
Si vous venez un jour à Bourg – ici on ne dit pas « Bourg-Saint-Maurice les Arcs » – Antoine ne manquera pas de vous dire ceci :
Quand vous lisez une carte de Bourg, vous voyez un sillon : la vallée, et, de part et d'autre, un versant à l'ombre – l’ubac – où se dressent les stations ( la neige tient mieux) et un versant au soleil – l’adret – où s’étendent les alpages.
Eh bien cette fois, nous allons marcher au soleil et manger une fondue dans un chalet.
Nouveau groupe : Moi, bien sûr, ami d'Antoine, invité à raconter cette randonnée, et "elles" ! Elles sont trois, deux brunes, une blonde. Toutes les trois viennent de Paris et sa banlieue où elles sont en fac de droit. Elles sont en vacances à Bourg pour une semaine. Au début du séjour elles ont essayé de marcher seules, mais ont galéré un peu. Aujourd'hui, elles cassent la tirelire et elles ont un guide. Elles entendent bien rattraper le temps perdu: La « complète » de 9 h30 à 16 h 30 avec « fondue des neiges en alpage ».
Dès le départ, puis pendant le trajet, elles affichent la couleur et l'ambiance. Elles font partie d'une chorale, donc pendant que nous roulons vers notre point de départ, elles chantent, rigolent et chahutent le guide.
Sur le parking, un autre groupe encadré arrive également. Raquettes aux pieds, on fait trois cents mètres ensemble avant de prendre des chemins différents. Ils sont calmes, sérieux et marchent prudemment, les nôtres sont comme des cabris qui partent dans les alpages elles rigolent, plaisantent et chantent. Je ne peux pas m'empêcher de penser aux guides qui les encadrent. La variété des groupes, c'est quelque chose d'énorme, et un des devoirs de l'accompagnateur, c'est de s’y adapter.
Notre randonnée commence par un chemin en sous-bois avant de bifurquer, avant un pont et d’emprunter un chemin de mules qui grimpe vers un petit hameau inhabité en hiver. On traverse ce groupe de maisons en admirant ici un balcon, là une porte. Nous nous engageons dans une pente, qui devient de plus en plus large, et qui doit, au printemps, être le début des alpages.
Le spectacle est grandiose, on voit au loin d'autres chalets disséminés à flanc de montagne. Antoine nous explique qu'ils sont utilisés par les bergers et cultivateurs, du printemps à l'automne, suivant les conditions du temps, des pâtures, des foins etc.. Pour le moment il y a de la neige molle, tellement molle que nos demoiselles ne peuvent pas s'empêcher de tomber dedans, telles des momies, sur le dos, sur le ventre, en riant comme des folles. La marche n'est pas difficile, mais elle peut être longue. Une heure passe, puis deux. La vue est magnifique et l'on est gâté par le temps. Il faut en profiter car, pour demain, la météo annonce une perturbation. Antoine en profite pour nous expliquer que les cirrus que l'on voit se pointer au fond, du côté italien, sont annonciateurs du changement du temps et que demain pour leur cours de ski elles seront dans la calmasse. Rires de l'une et gloussements d'une autre, elles s'en fichent, profitent de l'instant présent. La troisième surenchérit en mimant le guide et ce sont de nouveaux rires. Derrière, je m'amuse à les entendre, et pense aux pauvres profs, quand l'atmosphère de l'amphi prend cette tournure. Sauf qu'ici il fait beau et c'est les vacances.
On arrive sur un plateau. Quelques bâtiments attendent les animaux qui viendront là dans deux ou trois mois. De l'autre côté du versant on voit une petite chapelle, un refuge qui peut servir si on en fait la demande préalable, et un skieur de randonnée qui se prépare à faire son ascension.
"Combien de temps met-il pour monter ?
- Ça dépend... environ une heure trente.
- Et pour redescendre ?
- Ça dépend aussi... environ dix minutes."
Silence ! On sent que les cerveaux cogitent, soupèsent le rapport de bonheur par rapport à l'effort... il y aurait moins de monde sur les pistes s'il n'y avait pas des remontées mécaniques !
Mais nous, il y a un bien deux heures que l'on marche, aussi on apprécie le thé avant de reprendre la route vers le chalet où l'on doit manger la fondue.
« C'est encore loin ? » ... Tiens, tiens ! commencent-elles à faiblir? Antoine a-t-il bien perçu leurs capacités ? Non ! pas de problème. Juste encore trente à quarante mètres de montée en pente douce et ensuite c'est du facile. On suit en fait une rigole, un petit canal, qui a été taillé au flanc de la colline et qui, l'été, alimente en eau les chalets où nous arriverons dans quarante cinq minutes. C'est reparti, le moral est regonflé après cette pause. Le thé, les petites friandises et la perspective d'un repas qui sera fort apprécié nous redynamisent.
Le chalet est en vue, c'est magnifique ! L’adret, le versant du soleil, mérite son appellation. On est à environ 1500 mètres d'altitude, la vallée doit être à 700 ou 800
mètres, l'autre versant s'expose devant nous comme sur une carte accrochée au mur ; on voit les stations avec en arrière plan des sommets de 3000 mètres. C'est vraiment difficile à décrire. C'est comme dans les meilleurs films, comme dans les prospectus touristiques sauf que l'on est acteur… et que l'on a de plus en plus faim !
On arrive.
Nous détachons nos raquettes. Impressionnant ! nos chaussures de marche nous semblent aussi légères que des sandales. Le bonheur commence déjà.
Comme il fait beau, on mangera dehors, pas besoin d'allumer le poêle à bois, deux transats se déplient et deux nénettes s'installent, lunettes de soleil à la main. Que disent-elles ? Quoi ? « mieux que sur la Croisette ! »
Beaucoup mieux ! je pense. Pas de foule, pas de bruit, pas de pollution : le bonheur...
Pas pour tout le monde. Antoine s'active devant la gazinière. Je prends l'initiative de déboucher une bouteille de vin de Savoie qui n'a pas de mérite à être fraiche (environ 2 degrés à l'intérieur). Notre troisième fille, la blonde, celle qui craint le soleil, s'active aussi, cherche les assiettes, les verres. Vite ! mon couteau, que je coupe le saucisson.
Miracle, la sieste est déjà finie, le bronzage aussi, et nous voici tous autour de la table, tous réunis devant ce succulent repas.
Il y a des jours comme ça où on se dit que l'on a une chance phénoménale de vivre une journée pareille.
Le retour fut beaucoup plus rapide car on a trainé là haut. Enfin, un peu trainé, parce qu'il faut ranger, balayer, aller chercher de l'eau à la source. Vous comprenez bien, il n'y a pas l'eau courante à 1500 mètres en hiver... Mais, en vacances, c'est du bonheur que de s'agenouiller dans la neige et de remplir le seau dans la source qui chante sous 50 centimètres de neige.
Merci, les filles, pour la chorale autour de la table en pierre. Et merci Antoine, pour cette mémorable sortie.
JCD
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